Dans son édition n°42 du 15 octobre 2007, le journaliste Laurent Nicolet et le photographe Julien Gregorio de Migros Magazine nous livrent un reportage passionnant sur le Hermance Région Rugby Club. Leur récit est reproduit ci-après:
Hermance, le village des fous de rugby
Hermance (GE), 800 âmes, abrite le club le plus titré du pays. Histoire d’une passion partagée par toute une commune.
Une barrière de préjugés et un poste de douane: voilà ce qu’il faut franchir, ici, pour accéder au monde enchanté de l’ovalie. Formation la plus titrée de Suisse, le Hermance Region Rugby Club (HRRC) dispose bien d’un terrain, mais situé à l’étranger. Oh pas loin: il suffit, au bout de ce village paisible des rives genevoises, de passer une frontière discrète, d’emprunter quelques lacets en territoire français et de déboucher alors sur une colline bien dégagée, surplombant le lac.
Puis de découvrir là, un soir de semaine, dans le pré, une bonne centaine de mômes se battant et s’ébattant pour la possession d’un ballon indubitablement ovale. Parmi eux, Adrien, 13 ans, dont c’est la première séance à l’école de rugby et qui se montre déjà convaincu: «C’est deux fois mieux que le foot, parce qu’on peut plaquer. Le plaquage, c’est ce que je préfère dans le rugby.»
Au bord du terrain, sa mère, Suissesse travaillant à Genève, mais habitant sur France, manifeste moins d’enthousiasme: «Ça me fait franchement un peu peur, quand on voit à la télé ce qu’ils se ramassent comme coups, avec souvent du sang partout.» D’après elle, Adrien aurait choisi le rugby uniquement parce qu’un de ses copains en fait. A côté, un père, ancien joueur venu au rugby sous la pression de collègues de travail français et qui a inscrit ses deux garçons, confirme: «Le plus jeune aurait sûrement préféré le foot, mais tous ses potes sont au rugby.»
Joost, lui, en revanche n’a pas d’hésitations. Ce Hollandais arrivé à Hermance il y a deux ans y a découvert un sport «qui n’existe pas du tout en Hollande» et s’est enflammé, devenant caissier du club. Ses deux enfants n’échappent évidemment pas à l’école de rugby: «C’est excellent pour eux, un sport qui allie la réflexion et la force et leur apprend à ne pas pleurnicher pour le moindre bobo. Apprendre à réfléchir et à recevoir des coups, c’est une bonne école.»
Arrive Christian Castro, tête de pilier indémontable et figure multi-fonctions du club: joueur, vice-président, manager, porte-parole. Il n’a d’ailleurs pas assez de mots pour dire toute la gloire de ce sport, par opposition au grand rival: «Le foot, c’est un sport d’équipe joué par des individualistes. Au rugby, même s’il se fait détruire, un joueur n’est jamais seul.» Déjà en tenue de rugbyman, Christian Castro a écourté une séance du Conseil communal d’Hermance, pour ne pas rater l’entraînement traditionnel du mardi soir. Personne ne risque de lui jeter la pierre: «Ici tout le monde un jour ou l’autre a joué au rugby. On en est à la troisième génération, avec les petits-enfants des fondateurs du club qui entrent aujourd’hui à l’école.»
Le HRRC a été créé en 1972 par quelques copains qui «en avaient marre du foot». Parmi eux, Jean-Pierre Fortin, l’actuel président, qui ne regrette rien: «Le rugby, c’est un état d’esprit, un esprit de famille, de camaraderie, et aussi le respect de l’adversaire. Ce n’est pas parce qu’on se bat pendant 80 minutes qu’on ne peut pas, après, aller boire des verres ensemble.»
Hermance, avec ses 800 habitants et ses onze titres nationaux, a fini par former, au fil des années, l’une des rares enclaves de l’ovalie dans la ronde Helvétie, attirant des rugbymen des communes voisines, suisses aussi bien que françaises. Pour satisfaire sa passion des mêlées et des plaquages il faut, sinon, pousser jusqu’à Thonon. Mais aussi tout un vivier en provenance de la Genève internationale. Chez les jeunes, comme dans la première équipe, les diverses nationalités évoquent toutes des terres de rugby: Britanniques, Sud-Africains, Néo-Zélandais, Argentins. Et bien sûr ces Français à l’accent estampillé, sans le moindre doute, sud-ouest.
Des consignes claires
Dans l’arène, les enfants ont laissé maintenant la place aux grands qui se défoulent sous les projecteurs et les ordres tout aussi éclairés de l’entraîneur, Christophe Lavorel, ancien joueur de deuxième division française: «Allez, du cœur, beaucoup de cœur.» Les phases de jeu sont moins rudes que lors d’un vrai match. On se préserve. Surtout que ce soir-là, quelques jeunes ont été intégrés: «Le premier qui en emboucane un...» La menace de Christophe Lavorel se perd dans le brouhaha.
Au bord de la pelouse, appuyé contre la vénérable barrière de gros bois – qui sert aussi bien aux supporters à poser leurs bières qu’aux joueurs à venir s’étirer pour soulager leurs muscles endoloris –, Christian Castro a finalement renoncé à rejoindre ses coéquipiers. Une douleur héritée du dernier match, à Berne: «On ne sent pas vraiment les coups sur le moment, surtout si le match a été suivi d’une séance sympa et de pas mal de verres. Ça ne fait mal que le lendemain au boulot.»
Sur le terrain, on se chambre sec, une tradition solidement ancrée parmi les rugbymen. L’un se fait traiter de «deltaplane» en souvenir du dernier match et d’une cabriole très aérienne effectuée après être venu se fracasser contre un Bernois, qui lui n’a pas bronché d’un millimètre. La troisième mi-temps a d’ailleurs permis de connaître le poids de l’obstacle: 130 kilos.
A ceux qui douteraient encore de la beauté et de la noblesse de ce sport, Christian Castro propose un stock inépuisable d’arguments. Il parle par exemple des seniors, qui portent des shorts de couleurs différentes, permettant d’identifier ceux qu’on n’a pas le droit de toucher: «Il y a même un Japonais de 80 ans qui joue encore. On lui donne de temps en temps le ballon, il fait une passe, et voilà. C’est ça le rugby: permettre à tout le monde de prendre du plaisir.»
La troisième mi-temps
Après l’entraînement, la plupart des joueurs s’attardent au club-house, à la fois buvette, stamm et restaurant, érigé à force de coups de main bénévoles. Un écran géant a été dressé pour la durée de la coupe du monde. Un simple entraînement peut être aussi l’occasion d’une ébauche de troisième mi-temps, ce soir-là autour de hamburgers bien arrosés: «Une troisième mi-temps sans bière, c’est comme une belle femme sans dents», assène Jean-Pierre Fortin. Christophe Lavorel transforme l’essai: «Nous sommes comme les gladiateurs romains, prêts à tout dans l’arène, mais qui redeviennent des types normaux une fois les combats terminés.»
Quand on lui demande ce qu’il faudrait pour allumer la passion du rugby en Suisse, et faire monter le niveau, l’entraîneur répond sans hésiter: «Des sponsors et un intérêt médiatique. Des bons joueurs, il y en a, avec de beaux gabarits. On trouve plein d’ours par ici.» Les coupures de presse concernant le HRRC sont en effet à peu près toutes signées du même journaliste, le bien mal nommé Jean-Antoine Calcio.
Aurélien L’Hotellier, lui, est toulousain et, en plus de jouer à Hermance, officie comme coach de l’équipe suisse des moins de 18 ans. Il explique que les Anglais ont importé le rugby d’abord au Havre puis à Paris et que l’emblématique sud-ouest n’y est venu que plus tard, avec un premier club à Bordeaux: «Mais ensuite ça a essaimé très vite, tout autour.» Christian Castro en profite pour rappeler que Servette fut d’abord, certes brièvement, un club de rugby fondé par des Anglais de Genève.
Des Britanniques auxquels on attribue volontiers la responsabilité de règles de jeu plutôt complexes et tortueuses: «Le règlement officiel de la fédération internationale fait au moins 60 pages. Il n’y a pas un seul joueur au monde qui connaisse toutes les règles, et sûrement même pas un seul arbitre», affirme Christian Castro.
On en revient, encore et toujours, aux comparaisons entre le rond et l’ovale, on explique qu’à l’inverse des footballeurs, les rugbymen ne jouent pas pour une nation, mais pour une fédération et qu’après deux ou trois ans dans un championnat, on peut porter le maillot du pays où l’on évolue sans en posséder le passeport. Le coup d’assommoir au nationalisme obtus des footballeurs sera porté par Christian Castro: «Contrairement au football, en rugby il n’y a qu’une seule Irlande.» Comme il n’y a, d’un côté et de l’autre de la frontière, pour les autochtones, comme pour les expatriés, qu’un seul, qu’un unique Hermance.